"Je vais casser des appareils pour nous libérer symboliquement et nous rendre notre langue afin que nous puissions nous exprimer librement pendant le colloque."


La surdité n’est pas une maladie.

Notre société, s’appuyant sur le pouvoir médical, réduit la surdité à une maladie, un handicap, réprimant toute velléité de "prise de paroles" par les sourds.
Parce que la coupe est pleine, s’est tenu au Futuroscope de Poitiers du 9 Juillet au 13 Juillet 1990, un événement qui fera date dans l’histoire des sourds : le Colloque international sur la langue des signes.

Jean-François Mercurio, président du Colloque, explique : « après un siècle de répression, la coupure entre le monde des entendants et des sourds était devenue totale. Nous sommes tout prêts à travailler avec les entendants si nous sommes assurés du respect de ce que nous sommes, en premier lieu, par la reconnaissance de la langue des signes et de sa promotion. »

Une révolution, en quelque sorte.


A propos de son geste symbolique, il précisera pour sans doute lever toute ambiguité:
"Casser les appareils en ouverture de colloque ne veut pas dire que je suis contre les appareils. Pas du tout. Je veux juste renverser la tendance et mettre la langue des signes au premier plan. La langue des signes est ma priorité, pas les appareils. Il est temps que la langue des signes soit reconnue officiellement."









lire la suite...



















La plupart des images présentes sur ce blog proviennent de :

* France5
documentaire "Jean-François Mercurio, naissance d'un combat" diffusé dans l'Oeil et la Main

* VideoSignes


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Je suis né une nouvelle fois


Entretien avec Michel Lamothe


En 1982, 2LPE a organisé son stage d’été à Marseille. Nous y avions invité Jean-Claude Poulain, Jean-François Mercurio, Rachid Mimoun....
Quand il avait reçu l’invitation, Jean-François avait dit : « un stage pour parler de ma langue, mais quelle langue ? Un sourd qui va m'enseigner à moi ? Mais ce sont les entendants qui enseignent, pas les sourds... »
Et à la fin du stage, il a prononcé cette phrase qui reste gravée dans ma mémoire : « C'est une deuxième naissance pour moi ».





En 1983, 84 et 85, ces stages auront lieu à Poitiers (près de 600 participants sur 2 semaines à chaque stage), ce fut comme un « réveil » pour les parents, les professionnels, les professeurs, les interprètes, les orthophonistes, ceux qui ne croyaient plus au mythe de l’orthophonie ; mais aussi pour tous les sourds dont le groupe de sourds oralisés qui ne connaissaient pas la langue des signes et qui se sont vus revivre.

Pour créer les classes bilingues de Poitiers, en 1984, nous avons fait appel à Jean-François Mercurio, ce fût une période fondamentale... Je revois encore Jean-François, quand je suis allé lui proposer de venir à Poitiers : il fumait une Gauloise et, quand il m’a vu arrivé, je n’ai pas eu besoin de prononcer un mot, il avait compris. Et il m’a dit d’accord, je viens à Poitiers pour la classe bilingue.
Jean-François n’avait aucune formation, mais il était très motivé, n'avait pas peur, discutait avec tous, les parents, les professionnels... Il avait une langue des signes de « grande iconicité ». On voyait des tout petits qui suçaient encore leur pouce se mettre à signer tout de suite avec lui. Nous avions choisi les bons profils ! Cela marquera notre histoire tant pédagogique que linguistique…

En 1990, au Futuroscope de Poitiers, le Centre de recherche et de promotion de la langue des signes a organisé un colloque mondial sur la langue des signes. Ce fût une semaine incroyable. On était en avance sur l'époque, trop en avance ! Parce que pendant une semaine, tout était accessible. On était des êtres humains, ensemble. Et Jean-François a dit : "demain, tout va s'arrêter".
Il savait que la société n’était pas prête. Et il a choisi de disparaitre. Pour 2LPE, cette période fut très dure. Pour moi, c’était comme si j’avais été amputé... Je me suis posé beaucoup de questions, c'était une année très tendue. J’ai accepté de prendre la direction du service d'éducation bilingue pour remplacer Jean-François.
J’avais peur d’une dérive. 2LPE n’a plus organisé de grands événements d’envergure pendant 10 ans.






En 2000, je me suis posé une question : pourquoi ne pas fêter les 20 ans de 2LPE en essayant de provoquer une évènement politique. Nous avons passé trois jours magnifiques. Le premier jour était consacré au passé, le deuxième au présent, le troisième au futur.
A partir de cette date, après une longue mise en veille, nous avons relancé l’association nationale 2LPE Politique Bilingue (PB) et les universités d’été ont recommencé en 2003, jusqu’à aujourd’hui, en 2010, année des 30 ans de 2LPE.
Il fallait faire quelque chose, pour le symbolisme : une naissance, une veille, un renaissance. Les Yeux pour Entendre (YPE) organiseront cette université d’été, soutenue par les associations 2LPE OC et 2LPE CO. Cette semaine s’est déroulée à Dourdan, sans problème, avec un objectif clair (comme l’objectif des week-ends de Pâques organisés par 2LPE PB) : Au delà des moments agréables que nous passons ensemble, il y a un mouvement politique, des revendications, toutes les tentatives n'ont pas abouti… Mais l’engagement est toujours là.




Ils sont venus pour fêter les 30 ans de 2LPE…


Des retrouvailles pleines d’émotions… Ils sont nombreux, anciens militants ayant lutté ensemble pour un même objectif, à être venus à Dourdan aujourd’hui : Cathy et Christian Mas, Moez et Nolita Beddaï, Rachid Mimoun, Catherine Texier, Michel Lamothe, Evelyne Koenig, Monique Marchesan et Sylvie Marthe Rose.
Ils ont déployé beaucoup d’énergie pour faire évoluer la situation des sourds et se battre pour offrir une éducation digne de ce nom aux enfants sourds.
La nouvelle génération de militants bénéficie de leur héritage, ne décevons pas tous les espoirs qu’ils ont placés dans cette cause commune.
Ils sont revenus sur leur passé de militants, et sur le souvenir de leur relation avec Jean-François Mercurio qui leur a transmis de sa force. Il était présent ce soir-là avec nous.
Puis, tous émus, nous avons ensemble soufflé les 30 bougies de 2LPE, avec beaucoup de confiance en l’avenir.









17 juillet 2010

université d'été 2010
2LPE 30 ans d'engagements croisés


Document téléchargeable au format PDF

Le site officiel


Le site officiel est né dans le courant du mois de Septembre 2010, à l'occasion de l'hommage fait à Jean-François Mercurio pour la Journée Mondiale des Sourds en France.




A l'initiative des acteurs actuels tels que :

Jacques Sangla,
Rachid Mimoun,
Patrick Bellisen,
Antoine Billy,
Guy Bouchauveau,
Joel Liennel,
Roger Rodriguez,
Bernard Truffaut,
Jean Francois Kaczmarek
.



Site web : http://www.jean-francois-mercurio.com/fr/

La fin des interdits formels


Ce Colloque International sur la Langue des Signes à Poitiers du 9 au 13 juillet 1990 est marqué lors de son ouverture par ce qui restera comme l’incroyable et symbolique geste de Jean-François Mercurio.



Ce Colloque est la première manifestation d’envergure organisée et animée par les Sourds eux-mêmes, qui porte sur la Langue des Signes et leur expression sociopolitique. Il réunit plus de quatre cents personnes dont nombre de représentants de pays étrangers, et concrétise la montée en puissance de l’identité sociale des Sourds. L’acte symbolique, loin d’être "anecdotique", de Jean-François Mercurio – président du Colloque – qui casse d’un coup de marteau une prothèse auditive, sonne la fin d’une époque et l’ouverture d’une autre : la fin des interdits formels et le développement d’une plus meilleure et ample participation sociale des Sourds, comme le suggère Jean-François Mercurio : « Après un siècle de répression, la coupure entre le monde des entendants et des sourds était devenue totale. Nous sommes tout prêts à travailler avec les entendants si nous sommes assurés du respect de ce que nous sommes, en premier lieu par la reconnaissance de la langue des signes et de sa promotion... » in Steinbach S., 1990

Le journal Echo de Famille relate l’événement dans ces termes : « l’ouverture se fit lundi 9 juillet par un coup d’éclat spectaculaire. Le responsable principal, Jean-François Mercurio, entouré des représentants des associations participantes et de nombreux spectateurs, a écrasé d’un coup de marteau un appareil de prothèse auditive. Geste symbolique qui a parfois été mal compris. Il s’agit moins d’une opposition à l’appareillage des Sourds que d’une protestation contre l’importance excessive que prend l’aspect médical de la surdité au détriment du reste : des réalités humaines et en particulier de la place de la langue des signes la première » Truffaut B. 1990 p.1-2




Source : Du Mouvement Sourd à la parole publique des Sourds

Le droit des citoyens sourds à s’exprimer



Les sourds ont une langue : la langue des signes.




"Seul le bilinguisme permettra aux sourds d’exercer leur citoyenneté."

Jean-François Mercurio, responsable du Centre de recherche sur le langue des signes, à Poitiers, revendique le caractère politique de son action : « Nous, les sourds, avons une langue, la langue des signes, et une culture communautaire qui se transmet et se crée aussi au jour le jour. Depuis le Congres de Milan, II y a un siècle, la société a interdit notre langue, nié notre culture et tenté d’étouffer son expression… Le sourd a été étiqueté malade et handicapé, parfois meme traité comme un animal. De sujet de notre vie, nous sommes devenus objet d’études et de profits énormes pour les Institutions spécialisées, une partie du-corps médical, les audioprothésistes, les psychologues… » Et Jean-François Mercurio poursuit : « Comme tout citoyen, nous voulons participer à la société. Mais cela suppose que la société nous donne les moyens d’exercer notre citoyenneté car un droit sans moyens n’est qu’un leurre… »

Nouvelle étape


Le pouvoir ne donne que ce qu’on lui arrache. Et si Poitiers est un lieu important pour les sourds, cela est dû aux combats qu’ils y ont menés pour la reconnaissance de leur langue et de leur culture : conflits à l’Institut régional des jeunes sourds, stages nationaux pour les parents et la formation d’interprètes, langue, création de classes bilingues.

La prochaine étape, cet été du 9 au 13 juillet, sera l’organisation d’une conférence Internationale sur la langue des signes, au Futuroscope, près de Poitiers. "Là, des sourds au monde entier montreront qu'ils peuvent s’exprimer, qu’ils ont des choses à dire et qu’ils peuvent prendre leur destin en main… Et tout le monde pourra venir nous voir pour en avoir la preuve." conclut Jean-François Mercurio.


Conférences à Poitiers

Durant cinq Jours, au Futuroscope, trente conférences seront données essentiellement par des chercheurs sourds français et étrangers (Etats-Unis, Allemangne, Suède. Angleterre). Les thèmes retenus sont : statut de la langue des signes dans différents pays, réflexion de politique linguistique, recherche linguistlque, pédagogie interprétation et nouvelles technologies. L’interprétation du colloque et des débats est prévue en langue des signes française, langue des signes Internationale, le français, l’anglais et l’espagnol. Un système de communication pour les sourds mal voyants et sourds aveugles pourra aussi être mis en place.



Juin 1990 à Poitiers




Source : www.websourd.net

Jean-François, un homme d'influence

Jean-François Mercurio a grandi en internat dans une institution spécialisée pour Sourds de l’âge de 3 à 14 ans. Il en est sorti en 1973. A cette époque, la Langue des Signes était interdite dans l’enseignement, mais les élèves la pratiquaient entre eux sans avoir conscience de posséder une langue.

En 1982, 2LPE, association pour la promotion du Bilinguisme (Langue des Signes / Français écrit), organise son troisième stage d’été.

En 1984, la première classe bilingue est ouverte par l’association 2LPE dans une école publique à Poitiers. Jean-François y enseigne et devient ainsi le premier instituteur sourd en France.




Madame Mercurio, mère de Jean-François

Lorsque Jean-François est né, on s’est vite rendu compte qu’il était sourd.
Et on n’a pas considéré cela comme un handicap. On a toujours voulu avoir des enfants qui avaient beaucoup de facilités à vivre dans la société. Jean-François était un garçon très vivant, qui n’avait peur de personne, qui s’adressait à tout le monde avec beaucoup de facilité.
Il a aimé jouer avec les entendants. Il a beaucoup aimé les Sourds. Il a fait du sport avec les entendants et avec les Sourds. Et son plaisir, c’était de réunir les deux communautés. Il a souvent intégré des Sourds dans les équipes d’entendants, et le contraire aussi.

La Langue des Signes l’a toujours beaucoup attiré. Et là, il est pressenti pour aller faire un stage à Marseille. Un stage de Langue des Signes. Moi je lui ai dit : « Ecoute, tu n’as pas besoin d’aller à Marseille pour savoir la Langue des Signes. » Mais il a voulu absolument partir à Marseille.









Christian Deck : membre fondateur de 2LPE (2 Langues pour une Education)

Le but des stages était d’informer les gens sur ce que signifiait le bilinguisme et de diffuser cette information. Nous donnions aussi des cours de Langue des Signes.
Mais je voudrais revenir un peu en arrière.
Lorsque j’étais jeune étudiant, en terminale au Cours Morvan, j’ai vite nourri l’ambition de devenir professeur. Car j’avais noté un état de faite – pas au Cours Morvan, car c’était un peu particulier dans cette école – , mais dans les autres institutions comme Saint-Jacques. J’avais compris qu’on favorisait un ou deux élèves sourds au détriment des autres. Un ou deux élèves sourds qui parlaient bien. Les autres étaient laissés de côté, comme mis à la poubelle. J’ai donc vite compris que la méthode oraliste ne permettait qu’à un ou deux élève de sortir du lot.
Le système éducatif de base était à changer radicalement. Il fallait introduire la Langue des Signes.
La philosophie de 2LPE était de changer complètement le système éducatif en introduisant comme langue obligatoire la Langue des Signes comme langue d’enseignement. Par ailleurs, l’idée était de réunir les trois parties : les Sourds, les parents d’enfants sourds et les professionnels, pour travailler ensemble sur ce projet de bilinguisme.



Rachid Mimoun : enseignant

Les participants sourds attendaient des stages de 2LPE de réfléchir sur leur langue, et pour certains, de se l’approprier. Les cours de Langue des Signes permettaient de nous revaloriser. Inconsciemment, certains avaient envie d’enseigner. Nous apprenions ainsi ce qu’était le bilinguisme. Vu que tous les participants connaissaient l’échec scolaire, ce stage nous a appris à reprendre confiance en nous et à nous battre pour diffuser ce bilinguisme. Pour nous c’était ca le but des stages.







Christian Deck :

Bien sûr, nous avions besoin de Sourds natifs de la Langue des Signes. Dans l’association 2LPE, il y avait beaucoup d’entendants, très peu de Sourds, et des Sourds comme moi, qui n’étaient pas natifs de la Langue des Signes. Je connais la Langue des Signes, mais pas parfaitement, puisque j’ai grandi dans l’oralisme. Donc nous avions vraiment besoin de Sourds signeurs. C’est là qu’on est parti à la pêche.
Jean-François comment je l’ai rencontré ? A ce moment là, je travaillais à Toulouse avec Christian Mas.
Les vendredi et samedi soir, nous allions dans les foyers de Sourds, à la rencontre de Sourds signeurs, et Jean-François y était. Nous l’avons repéré assez vite, nous avions remarqué sa qualité de compréhension… comment dirais-je… sa qualité d’ouverture. Nous lui avons demandé assez rapidement de participer au stage de 2LPE, à Marseille. Au départ, il n’était pas très motivé. Je me souviens d’ailleurs de la fois où on l’a invité à assister à un cours de Langue des Signes donné à des entendants. Il s’est moqué de nous. Il était hilare : « Des entendants qui apprenaient la Langue des Signes ! » Il trouvait cela ridicule. Mais il était quand même à l’écoute de ce que l’on disait, et il s’est laissé convaincre de venir à Marseille. Ensuite, avec Christian Mas, nous avons réfléchi… Jean-François était métalo, soudeur dans une usine. Donc nous lui avons proposé de se mettre à temps partiel pour enseigner en Langue des Signes auprès d’enfants sourds.




Madame Mercurio :

Lorsqu’il est revenu, il m’a dit : « Maman, si tu savais… si tu savais… »
Il était émerveillé, d’avoir fait ce stage, d’avoir vécu cette semaine avec la Langue des Signes.
Il était émerveillé. Et de ce jour là, je crois que Jean-François n’a toujours pensé qu’à ça.
Quand il a eu un enfant sourd davantage, mais avant ça, Jean-François était toujours soucieux d’éducation.




Rachid Mimoun :

Un événement important est survenu dans la vie de Jean-François : la naissance de sa première fille, Sophie, qui était Sourde. C’est à partir de là qu’il est devenu un véritable militant. Jusqu’ici il n’était que sympathisant-militant. Il s’était mis à donner de cours aux entendants. Il avait déjà en lui cette envie de faire bouger les choses, mais c’est la naissance de sa fille sourde qui a joué comme un détonateur. Il s’est mis à donner plein plein de conférences. Il voulait vraiment informer les gens sur la qualité linguistique de la Langue des Signes et en apporter la preuve. D’ailleurs, quand sa fille a atteint 18 mois, il l’a filmée dans son quotidien. Il a été le premier à mettre sa vie privée sur la scène publique, seulement pour convaincre, et ca c’était vraiment émouvant.



Michel Lamothe
, Directeur de 2LPE Poitiers :

Il y avait un enjeu très grand dans le choix du premier professionnel sourd qui allait travailler auprès des enfants. Et Jean-François, et puis plus tard Rachid et puis plus tard d’autres, ont eu ce rôle d’être des enseignants… ou des maîtres. Moi je préfère penser que Jean-François était un maître d’école. Au sens où il se souciait du bien être des enfants et de leur éducation. Et il avait toute la capacité de penser à ce qui arrivait à l’enfant sourd dans la société et la famille, ayant lui-même eut l’expérience. Ce n’était pas qu’un enseignant, au sens classique, type IUFM qui transmet. C’était beaucoup beaucoup plus que ca. Je dirais même – et lui par contre ne l’a jamais dit – qu’il servait de repère identitaire pour les enfants.











Rachid Mimoun :

J’avais une relation très forte avec Jean-François. Ce que j’aimais chez lui, c’est qu’il avait du caractère, qu’il était volontaire, combatif. Ce que j’aimais aussi c’était son ouverture d’esprit. Il débordait d’idées. Il était toujours en ébullition. Et nos discussions pouvaient durer de 8 heures du soir à quatre heures du matin. Il avait toujours une idée nouvelle en tête. On discutait de plein de choses. Il avait toujours quelque chose à proposer pour faire avancer le monde des Sourds. C’était un homme pour qui le mot « impossible » n’existait pas. Tout était toujours possible. Il trouvait toujours un moyen d’avancer, une solution à tout. Il était vraiment intéressant. « impossible ? Non ! » Avec lui, tout était possible. Pourtant, à l’école, on se heurtait à des difficultés importantes, mais grâce à lui, on trouvait la solution. C’était vraiment un homme d’influence.



Michel Lamothe
:

Je crois qu’il n’a jamais utilisé la langue comme l’emblème identitaire d’une communauté. Il a utilisé la langue pour défendre des idées, pour vivre, pour échanger, pour partager et transformer politiquement les situations intolérables qui étaient faites aux enfants et aux adultes Sourds. Pour moi, Jean-François n’a pas forcé la direction vers l’idée « communautariste ». Je pense que c’est plutôt pour révéler quelque chose de lui en tant qu’homme, révéler pour les Sourds, des choses beaucoup plus riches que celles que les entendants percevaient. Et donner une chance aux enfants sourds de se révéler de façon beaucoup plus épanouie, beaucoup plus riche, mais dans un rapport au monde des entendants.



Philippe Texier, parent entendant d’enfant sourd :

Il avait dans sa classe des enfants sourds, mais il se souciait autant des enfants entendants de la classe à côté que des enfants sourds. Je crois qu’il avait une conception comme ca très ouverte de la citoyenneté, qui est celle qui me convient… mais n’est peut-être pas celle qui est en vigueur dans la communauté sourde aujourd’hui.















Michel Lamothe
:

Presque toute sa vie, que ce soit son histoire familiale, son histoire à Poitiers on va dire, qu’elle soit amicale, politique, professionnelle, elle est tout le temps sur l’enjeu du rapport des Sourds / des entendants. Quel regard avez-vous sur nous ? Qu’est-ce qu’on doit comprendre de nous ? Qu’est-ce qu’on peut changer de ce que vous pensez de nous ? Qu’est-ce qu’on peut changer ou améliorer ? La langue étant au service, mais pas comme une finalité, un objet linguistique intéressant pour les universitaires, ou un emblème identitaire (« on est une communauté parce qu’on a une langue »)… Non. Mais qu’est-ce qu’on veut faire de la langue ? Et en permanence, il me semble qu’elle était mise au service d’un échange beaucoup plus philosophique, politique, sur la façon de vivre et ce qu’on pouvait attendre de transformer dans la société les rapports entre les uns et les autres.



Philippe Texier :

Je crois que 2LPE était en avance sur son temps. Et ce qu’on paye aujourd’hui, quant à l’image de 2LPE dans la communauté Sourde, est le résultat du fait que c’était sacrément précurseur. Et que cela a bousculé beaucoup de gens et pas seulement les quelques docteurs mais aussi la communauté Sourde. Je crois que Jean-François, par sa place au sein de 2LPE, de par sa personnalité et sa force, effectivement il s’en est prit plein la gueule de la part de ses pairs sourds. En ce sens c’était un précurseur.



Madame Mercurio :

Il m’a dit : « Tu sais maman, je n’ai plus envie de faire le colloque. »
Je lui ai dit : « Mais, tu ne peux pas faire ça mon fils, c’est dans 10 jours le colloque, tu ne peux pas abandonner ce colloque, c’est impossible. »
Il m’a dit : « j’ai peur de parler dans le vide. Parce que les gens qui vont assister au colloque, Sourds ou entendants, vont être très enthousiasmés, mais après, qu’en restera-t-il ?"



Christian Deck :

Lorsque Jean-François a disparu, il n’y a pas eu vraiment de relève, aucun autre leader comme lui. Il n’y a pas eu de suite. Bien sûr il y a des gens de valeur chez les Sourds. Mais personne d’aussi charismatique. Aujourd’hui, le militantisme existe, mais il est devenu très individuel. Et pourtant, paradoxalement, ce que je constate c’est que des associations se créent partout et de plus en plus. Mais hélas, sans aucun lien entre elles ni aucune solidarité. C’est ce qui est difficile à accepter.



Madame Mercurio :

Il était enthousiasmé par ce qu’il faisait, c’est vrai. Mais il avait beaucoup de choses à porter. Et c’était un homme libre.












Extrait de "Jean François Mercurio, naissance d'un combat", film de Sophie Bergé-Fino

Service d'Education Bilingue (SEB)

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Jean-François Mercurio a été pendant 10 ans, un des tous premiers militants de 2LPE.
Sourd, auto-didacte, il s'est occupé tout d'abord de jeunes sourds sur-handicapés, puis a quitté Toulouse en 1984, pour prendre en charge, à Poitiers, la première classe en langue des signes en France, ouverte par 2LPE.

En 1988, il devient le directeur du Service d'Education Bilingue (SEB) qui comprend alors une classe de maternelle et une classe de primaire.

En 1990, en ouverture d’un colloque international sur la langue des signes, J.F. Mercurio détruit symboliquement une prothèse auditive pour marquer la volonté des sourds de s’affranchir du monde médical.
Disparu en 1990, Jean-François Mercurio reste pour tous ceux de l’association, militants sourds et entendants, le symbole du combat des sourds pour l'accession à la citoyenneté.

Depuis 1984, le centre a pour vocation de favoriser ou de créer toute situation permettant à l'enfant sourd de développer et structurer ses compétences langagières et intellectuelles, de lui permettre de construire son identité, sa culture et son insertion sociale.

Dans le choix de l'éducation bilingue, il s'agit de passer de la logique "déficience / handicap/ rééducation" à une logique "surdité/ langue des signes /éducation" (philosophie de l’association mère).

Au même titre que Toulouse ou Champs-sur-Marne, par les liens qui unissent 2LPE-CO, ainsi que l'association gestionnaire, à la communauté des sourds, et par son insertion au sein de l'Education Nationale, le service réalise le "pont" qui permettra à l'enfant de trouver sa place d'être Sourd parmi la communauté entendante.
L'éducation dans le Service d'Education Bilingue est le fruit d'un choix opéré par les parents : le choix d'une scolarité normale, à l'école publique et en langue des signes.
Les objectifs de cette scolarité sont les mêmes que pour tous les enfants, objectifs fixés par l’Education Nationale.
Il s'agit, dans une situation aisée de communication, de favoriser les apprentissages et d'ouvrir les enfants sur le monde.
(...)"



DIDACTIQUE DE LA LSF, Fondement pédagogique dans l’éducation de l’enfant sourd, 12 Juillet 2005. Sous la direction de Mr Christian CUXAC
UNIVERSITE PARIS VIII Année 2004-2005, SAT Sciences du langage, DEA Linguistique, Mention Langue des Signes

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Jean-François Mercurio : au-delà du bilinguisme

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En faisant des recherches pour les mises à jour de ce blog, j'ai retrouvé les premières notes que j'avais faites, l'année même où j'avais découvert Jean-François Mercurio.
Puisque dans cette rubrique l'auteur de ce blog essaie de décrire le pourquoi et le comment il fut intrigué par ce grand homme, pour finalement lui dédier un blog...


Le texte ci-dessous fut publié sur le forum de la Fédération Francophone des Sourds de Belgique tout comme le texte intitulé "Des taupes et des étoiles"





Date: dim 5 février 2006 13:35:00


J’ai découvert il y a peu les traces laissées par Jean-François Mercurio...
grâce à un enregistrement de l'émission "L'oeil et la main"

...et... je dois dire que... cet homme me hante…
ce qu’il a amorcé ne doit pas être abandonné…

... je sais que Jean-François voyait clair...
Et je déplore qu'il n'y ait aucun relais à sa suite
comme Christian Deck (président de "2lpe") l'explique dans le documentaire

Il y a des êtres d'exception
qui viennent sur Terre pour modifier en profondeur les structures mentales des sociétés
par le biais des arts, notamment… mais pas seulement…
et je pense notamment à Coluche et à Balavoine, et à d'autres...
et je sais aussi que Jean-François était l'un d'eux...

Ils étaient farouchement engagés… politiquement…
mais c'étaient avant tout des êtres libres et libérés,
dont la créativité était comme le témoin artistique d'un langage retrouvé...
le langage de l'âme...

Ce langage de l'âme se traduit par les arts, souvent…
et prend acte parfois dans les mouvements politiques…
afin de produire un chamboulement dans les consciences,
jusqu'à ce que les structures mentales en soient profondément modifiées...
en même temps que les structures sociales...

Je suis en première année,
je viens à peine de débuter l'apprentissage du langage des signes...
et la découverte du monde des sourds est pour moi un bouleversement total…

j'ai senti toutes ces choses invisibles pour lesquelles Jean-François s'est battu,
à savoir que la langue des signes est une langue à part entière : une vision du monde très précise qui échappe aux entendants...

bien plus encore qu’une vision…
une "manière d'être au monde" qui échappe totalement aux entendants...

Comme le dit Brigitte Lemaine, les sourds établissent une communication physique... alors que la plupart des entendants ne sont jamais dans leur corps...

où sont-ils ?
Je ne sais pas, mais ils ne sont pas présent au moment présent...

Les entendants sont tristes…et pauvres… à cause de cela (mais le savent-ils seulement ?)

Bien sûr, je généralise encore une fois… mais je crois que la tendance est là…
Leur moyen d’expression est pauvre…

... c’est vrai, je n'ai jamais pu accepter le monde des adultes (entendants)...
et leurs "bruits de paroles" mensongers...

cortèges de masques et d'hypocrites...

Quiconque découvre le monde des sourds découvre aussi une richesse incroyable…
La langue des signes, le bilinguisme, est pour moi une porte de sortie...

Sortir de la pauvreté de "l'éducation des entendants", (le monolinguisme?) par laquelle j'ai été conditionné… vers la réalisation de l’expression juste…

En fait...
plutôt que de parler de bilinguisme ou de monolinguisme,
j'ai envie de dire ceci :

En tant que nouveau-né,
ma première langue était gestuelle, physique, sensitive...

La codification des sons et de la vision est probablement venue après...
Ca signifie que "l'éducation des entendants" ne m'a pas offert l'opportunité de poursuivre mon expression physique par le langage gestuel.

C'est une manière un peu radicale de dire que c'est comme si on m'avait amputé de quelque chose... ma langue maternelle est gestuelle...

je l'ai su en découvrant l'expression et la richesse des personnes sourdes...

j'ai l'intime sensation d'être très proche de l'univers silencieux des sourds...

je sens que c'est le même combat...
un combat qui vise la liberté,
qui vise l'expression véritable...
PAR LE CORPS TOUT ENTIER
de notre intériorité secrète et sincère...

Il s'agit du Soi...
de l'expression authentique...
de la recherche du vrai...
où paroles, pensées et actions sont parfaitement unifiées…

jusqu'à la communion
(sujette à l'Union)...

afin d'abandonner progressivement la communication
(sujette à la désunion)...

La langue des signes a un potentiel immense...


Il y aurait encore beaucoup de choses à dire...

...et je le crains...
personne pour entendre,

comme le savait pertinemment Jean-François..





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Mots de l'auteur : Des taupes et des étoiles

Cette rubrique est un peu comme un bloc notes...
Y sont inscrites des remarques temporaires...




Au sommaire pour l'instant :

- Grandir ensemble
- Tous dans le même bateau...
- La couverture
- Des taupes et des étoiles...
- Jean-François Mercurio : au-delà du bilinguisme




Date: mer 17 mars 2010 06:07:33




je vais essayer de résumer ma pensée au maximum...
ca risque d'être direct et cru...


Je ne connaissais pas encore la Langue des Signes, ou très peu, et je connaissais très peu la culture Sourde. J'apprenais la LS, et j'avais demandé qu'on m'enregistre systématiquement les émissions de la Cinq (l'Oeil et la Main).
J'ai rencontré Jean-François Mercurio de cette façon. "Naissance d'un combat" faisait partie des tous premiers documents video que j'ai visionnés.
Lorsque je l'ai vu signer, je me suis arrêté tout de suite.
Je suis entendant, et pourtant je sentais que ce qu'il exprimait avait une intensité phénoménale.
Sa manière de signer me fascinait, même si je ne lisais pas encore la traduction de ce qu'il disait. Je ne comprenais pas encore qui était le personnage de Jean-François, ni toute la situation critique des Sourds en arrière plan. Je voyais seulement un excellent signeur. Le plus excellent de tous ceux que j'avais pu voir jusqu'ici.
Et je me suis dit tout de suite : "je dois arriver à ça, j'en suis sûr, je dois signer comme ce type, son discours est fluide, vrai, précis, et son expression est totalement authentique..."
Je l'ai senti avec une telle force, que j'en ai parlé autour de moi.
Évidemment, personne ne comprenait rien à ce que je disais. Car je suis né d'une famille entendante, et nous n'avons aucun parent sourd, ni même malentendant.
Au fur et à mesure, j'ai commencé à écouter ce qu'il signait, et à entrer dans le signifié, dans son discours... et je me suis enfoncé encore plus dans mon siège...
"Mais qui est ce type ?!!!"
En même temps je me disait : "Waw !, en fait je ne sais vraiment rien du tout, il me montre une image complètement incroyable de la surdité... c'est tout le contraire de ce que l'on voudrait nous faire croire... !!!"

Il m'a fait sortir de ma condition d'apprenant.
Je voulais apprendre la Langue des Signes, et je visionnais des films comme peut le faire "un bon élève"... Mais là, avec lui, j'entrais tout de suite dans le militantisme. Je suis devenu partisan Sourd dès ma rencontre avec Jean-François Mercurio. C'est lui qui m'a fait entrer dans la culture Sourde, pour ainsi dire...

Je veux insister et répéter ; la première chose qui m'a fasciné chez lui, c'était sa manière de s'exprimer, son ouverture, sa liberté dans son expression...
J'étais extrêmement réceptif lorsque je l'ai vu signer... c'était hors norme, pour moi.
Mon coeur me disait : "Cet homme, regarde le bien, il est authentique jusqu'au bout des doigts, son intégrité se lit dans son corps, ses mouvements, sa fluidité, il respire ce qu'il vit, et il vit ce qu'il respire... regarde le bien, c'est un modèle... L'esprit et le corps sont unis pour témoigner de ce qui est dans son coeur"
C'est ce que son corps me disait, ce que son coeur me disait.
Toute sa personne me témoignait la force de sa parole, par la vérité qui était en elle...
Je n'écris pas pour vous faire plaisir ou pour me faire plaisir... c'était un vrai choc... je me suis réellement arrêté... j'étais devant un grand homme...





Le corps parle... de ce qu'il y a de plus vrai dans l'âme, dans le coeur de l'enfant...


Je veux parler du corps...
et de l'âme...
Je veux parler de la Langue des Signes...
et de ce que le monde Sourd a bouleversé ma vie...


Je dois écrire encore...

Parce que je ne cesse de recevoir des richesses incroyables de la part de la Communauté Sourde... du monde Sourd... de la Langue des Signes.
Je me sens mal si je garde tout cela pour moi.
Les richesses, ca se partage.
Je ne suis pas riche, mais ce que je reçois, je le donne comme je peux.


Ma vision a changé.
Je ne vois plus de Sourds, je ne vois plus d'Entendants...
Je vois d'autres choses.

La Langue des Signes et les Sourds m'apprennent à vivre différemment, à me percevoir différemment...
Mais surtout, ils m'aident à m'accepter tel que je suis, c'est à dire à accepter mon corps tel qu'il est.
Pour s'exprimer avec le corps, on comprend que c'est le plus profond de ce que l'on est vraiment qui s'exprime... C'est à dire mes tripes, mes pulsions, mes émotions, mes sentiments...
Les entendants, hélas pour eux, ont été éduqué par les disciples de Freud... et ces sortes de prêtres là ont cherché à condamner l'expression libre des pulsions.

Quand tu es Sourd de naissance, de famille sourde, tu as beaucoup moins de problème au niveau de l'expression directe du corps. Il n'y a pas de complexe, ou peu.
Il y a tout simplement l'acceptation de l'image de soi, l'acceptation du corps. Le corps n'est pas seulement une façade derrière laquelle on se cache (c'est ce que font les entendants) c'est un outil, c'est un support à la communication...
C'est avec l'image de soi, du corps, qu'on s'exprime.




Je veux parler de l'acceptation.

Mais accepter quoi ?

Se dire "oui, j'accepte d'être Sourd, je suis fier de l'être" ?
Je pense plutôt à dire "Oui, j'accepte mon corps"...

L'entendant doit faire tout ce travail d'acceptation du corps pour entrer réellement dans la Langue des Signes.
Mais le Sourd qui s'est laissé embarqué dans la machinerie des Entendants doit impérativement se repositionner et retrouver son corps naturel, lavé de l'hypocrisie du paraitre et lavé du déni de soi... faire ou refaire tout le travail aussi...

Pourquoi les entendants se cachent derrière l'image fabriquée du corps, derrière le paraitre ? Parce que la voix est le support à la communication. Alors ils pensent qu'ils ne doivent pas avoir de "non-verbal", qu'ils n'en ont pas.
C'est comme de penser que leur corps n'est pas expressif, leur non-verbal est inconscient...
ils l'ont sans doute rejeté... (c'est en tout cas très marqué dans les pays du Nord)
Ils ont été éduqué dans le rejet du corps... d'un corps qui pourrait laisser voir leur état d'âme. Ils ont été éduqué dans un corps qui ne doit rien montrer. Cette absence de corps est une grande souffrance, et elle s'exprime nécessairement dans le déguisement social acceptable, le maquillage des sociétés du paraitre... sociétés du virtuel... du déni du corps...


Mon corps est issu de la Nature, si je rejette mon corps, je rejette la Nature.
Si la Nature est aujourd'hui dans un tel état, c'est surement du à des gens qui rejettent leur corps... non ?

Ma langue naturelle est la langue des signes...
moi qui suis né entendant de parents entendants...
Parce que la langue des signes est l'expression de mon corps.
Et j'ai un corps.
J'ai un corps parce que je l'ai accepté... que l'acceptation est en travail, en moi.
J'ai un corps parce que je suis prêt à ce qu'il soit transparent et qu'il laisse voir mon état d'âme, qu'il exprime ma vulnérabilité ou ma force intérieure... mes émotions ou mes sentiments... mes pulsions ou mes envies...
J'ai un corps avec des pulsions, des émotions, des couilles et des tripes.
Je suis cet animal issu de la Nature.

Et même si j'utilise la voix et l'audition aujourd'hui, ma langue première est gestuelle, corporelle...
...je pense aux premières semaines après la naissance...

Ma langue première est un organe sensible logé dans ma bouche... une matière organique... cette langue-là est matérielle et concrète...

Certains pensent que leur corps n'a rien à voir avec la Nature, que l'animalité n'a rien à voir avec eux. C'est ca le déni. C'est ca la maladie.

Moi je suis un animal sauvage... et je suis fier de l'être... je suis issu de la Nature...

Le sang des Sourds est entré dans mes veines.
Comme le sang des Africains est entré dans mes veines.

J'ai plongé dans le registre des minorités...
Et j'ai vu que la majorité n'a aucune existence.
Voilà pourquoi elle cherche à avaler toutes les minorités.




Je ne vois plus des Sourds
je ne vois plus des Entendants



je vois des uniformisateurs...

ceux qui collaborent avec les gens qui nient le corps et la Nature...
Ils cherchent à "uniformiser", afin qu'ils n'aient plus à subir l'adversité qui se loge dans la présence de la "personne différente", qui n'est pas à leur ressemblance, qui suit un autre modèle, avec d'autres opinions et d'autres références...
Ils favorisent la technologie au prix des souffrances humaines.
Ils favorisent leur confort, leurs privilèges, et leurs intérêts personnels au prix de l'injustice et du mensonge.
Ils se nient eux-mêmes pour pouvoir rester dans la reconnaissance sociale, le moule général qui fait loi, et pour éviter qu'ils n'entrent dans aucune forme de marginalisation...



je vois des voyageurs...

qui sont capables d'affronter la transformation de leur identité... qui voyagent et traversent les murs qui séparent les ghetto...
Ils sortent de leur clan pour amener un souffle nouveau dans les autres clans, ils partagent, ils font don de ce qu'ils sont... Ils rêvent du bien-être collectif pour leur clan mais aussi pour tous les autres.
Ils ne se laissent pas prendre par l'uniformisation, ils se respectent eux-mêmes, ils s'acceptent tels qu'ils sont... autant que possible... et ont le courage d'affronter la marginalisation et l'adversité si c'est nécessaire... en se tenant dans leur intégrité... sur le fil du rasoir que représente ce combat permanent...
Ils ont nécessairement un respect pour le corps et la nature, car cela va de pair avec l'intégrité qu'ils cherchent dans leur coeur, jour et nuit...


Aujourd'hui je suis voyageur... demain... ou hier... j'étais probablement uniformisateur...
C'est un combat de tous les jours... on peut chuter...
Et il faut avancer en reconnaissant ses erreurs... avec légèreté...


La communauté Sourde m'enseigne... sans cesse...

Sa richesse est inépuisable...

Je me devais d'en faire le témoignage...
et croyez moi que je n'ai pas tout dit...





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Des voies pour les Sourds

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"Pendant une semaine, le handicap qu’on nous attribue a complètement disparu. On a expérimenté in vivo la situation dont on rêve pour les sourds à l’avenir. Mais l’oppression va recommencer… Il faut se battre."

Conclusion de Jean-François Mercurio, vendredi, au terme du colloque international qui a rassemblé au Palais des congrès du Futuroscope des sourds de 26 pays. Il a invité chacun des participants à se mobiliser pour la reconnaissance de la langue des signes. Un domaine ou, de l’avis de tous, le colloque de Poitiers fera date.


Ovation vendredi, pour toute l'équipe qui a permis le déroulement du congrès



"C’est ici que les sourds auront élaboré le projet qui permettra de changer leur vie dans la société", commente Jean Kaczmarek, président du mouvement des sourds de France. Les conférence et débats de la semaine passée doivent en effet déboucher sur la rédaction d’une plateforme revendicative signée par l’ensemble des associations qui ont préparé le colloque autour des organisateurs poitevins. Elles représentent les forces militantes de la communauté, Et elles estiment avoir désormais les armes pour faire admettre le droit des sourds à la différence.

"Le temps des prophètes entendants est révolu" a-t-on pu entendre à l’issue du colloque. Jean-François Mercurio a été plus précis : "Maintenant, c’est nous qui prenons en main notre destin." Et il a recueilli les suffrages de toute la salle en appelant de ses vœux la création de maisons de la culture sourde "dans lesquelles pourraient s’épanouir les sourds."

Simple rêve ? Tous ont admis à la tribune que la route serait longue pour le faire devenir réalité. Le vice-président de la Fédération des sourds de France a rappelé à toutes fins utiles que la communauté devra s’exprimer d’une seule voix pour être entendue. Mais l’espoir est là. "Les sourds sont maintenant fiers de leur surdité", a constaté vendredi avec satisfaction une militante toulousaine. Un cap lui parait donc bien franchi.



Juillet 1990 à Poitiers




Source : www.sourds.net

Coup de cœur et partenariat dans le cadre de l’Europe

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Coup de théâtre, hier, au colloque international des sourds par la magique rencontre de deux groupes sociaux, à la recherche d’une nouvelle communication.

C'est M.Lhomme, vice président du conseil régional qui a reçu les congressistes en l'absence du président Raffarin

Les sourds de 26 pays qui débattent depuis 4 jours sur la reconnaissance vitale de la langue des signes vecteur de leur authentique identité au sein d’un monde en profonde évolution et des jeunes européens venus participer à une réflexion d’échanges à initiative de la Commission des Communautés européennes et le ministère du Tourisme, Deux mondes confrontés à la nécessité d’une communication ouverte "opérative" condition essentielle à leur développement mutuel.

Oui, hier le Palais des Congrès, transformé en carrefour international, a permis à chacun d’aller à la rencontre et à la découverte de l’autre dans ses particularismes. Ensuite, le désir émotionnel de transmettre le message. Qu’importe la machinerie moderne de la muti-communication. Qu’importe la nouveauté de la réflexion proposée aux uns et aux autres.

Ici on a accepté la présence d’interprètes qui signaient là, on est sorti un moment, d’un débat spécifique, pour tout à coup sentir que le monde qui les entoure ne les rejette pas Que non ! «Il se passe ici un événement qui comptera, disait René Monory, Président du Conseil général, qui ouvrait les journées sur le tourisme des jeunes. Je salue toutes les cultures européennes d’ici et celles d’ailleurs. Nous bâtissons ensemble, non pas seulement l’Europe des Économies, Mais surtout l’Europe des hommes". Ces paroles auraient peut-être pu être de circonstance, Mais il y a des regards et des gestes qui ne trompent pas…

"Nous souhaitons communiquer davantage, nous voulons rattraper nos carences. Les informations que vous nous apportez aujourd’hui, disait Jean-François Mercurio, le Président sourd du colloque International, nous sommes prêts à travailler avec vous..."




Cette co-volonté de rapprochement et de prise en compte des besoins, Mme Figuereau, inspecteur général du Tourisme devait la résumer ainsi : "Ces deux rencontres s’inscrivent dans le domaine de la non-exclusion. Dans nos secteurs, il ne doit pas y avoir d’exclus, d’ailleurs je vous fais une proposition : jetons ensemble les bases d’un partenariat avec les sourds, et pourquoi pas dans le cadre européen ! "

Cette reconnaissance implicite après celle de René Monory ne pouvait que réconforter les congressistes.

Magie des lieux axés sur le futur ? Émotion des échanges multi-culiurels ? Challenge ? Défi ? Sans doute, un peu de tout cela. En tous cas, au cours de ces instants privilégiés qu’a constitué hier la fusion des deux colloques, se sont sans doutes esquissées les bases d’un futur. La langue des signes sera resuite à concrétiser son devenir et à l’ancrer définitivement dans notre culture humaniste.



Source : Centre presse – 12 Juillet 1990 à Poitiers

publié sur www.sourds.net

JMS 2010 : Hommage à J-F Mercurio

"Hommage à Jean-François Mercurio, pour le vingtième anniversaire de sa disparition"

article paru dans :
websourd.org
par Olivier Calcada


Cette année, nous fêtons le 20ème anniversaire de la disparition de Jean-François Mercurio. Partout en France, la Journée mondiale des sourds (JMS) va bientôt être organisée, et à cette occasion, la Fédération Nationale des Sourds de France souhaite rendre hommage à cet homme illustre. Olivier, notre journaliste, nous dresse d’abord un portrait Jean-François Mercurio puis nous évoquerons ensuite sa mémoire à travers les témoignages de Jacques Sangla, un de ses amis d’enfance et de Pauline Texier, qui a été parmi les premiers élèves de la classe bilingue de Poitiers dont il fut le professeur. C’est l’occasion également de porter un regard et notre réflexion sur l’évolution de la société depuis 20 ans par rapport à la communauté sourde.




1- Portrait de Jean-François MERCURIO (1ère partie)

La période allant de 1970 à 1990 a été qualifiée de « Réveil Sourd ». A cette époque, les Sourds ont réellement découvert leur identité, le militantisme, la citoyenneté. Cette période à vu aussi émerger des figures importantes comme Emmanuelle Laborit ou Jean-François Mercurio. Ce dernier, est un célèbre militant pour la cause de la place des citoyens sourds signant mais il est aussi le premier enseignant bilingue sourd pour les enfants sourds. Il existe une image célèbre qui à marqué les esprits et qui est connu non seulement en France ou en Europe mais dans le monde entier !
C’est quand même une image forte que de briser des appareils auditifs ! Mais cela ne symbolise pas le refus du monde de l’oralisme, des appareils auditifs ou de l’orthophonie, non... C’est le symbole du refus de l’oppression ! C’est refuser que la personne sourde ne soit vu qu’au travers de son oreille déficiente. C’est exprimer la nécessité de prendre en compte l’humain dans sa globalité afin de lui permettre une réelle construction personnelle. Mais laissons Jean-François nous l’expliquer.
Jean-François Mercurio avait un réel don de communication, il faisait passer son discours avec aisance et charisme. Les Sourds, comme les Entendants n’avaient pas de mal à le comprendre. Je vais vous exposer brièvement sa vie afin de mieux comprendre comment il a pu accéder à cette place de leader militant au sein de la communauté.
Jean-François est né de parents entendants, il avait deux sœurs dont une sourde. Durant son enfance il a fréquenté les institutions spécialisées d’Albi, Marseille et Chambéry où des enseignants entendants lui ont dispensé une éducation oraliste. En parallèle de ces études, il adorait se rendre dans les associations pour Sourds et fréquenter la communauté. C’était l’occasion d’échanges, de fêtes, de rires et de rencontres. En 1978 alors que Jean-François faisait partie de l’association toulousaine TSS, il a remporté la finale de la coupe fédérale avec son équipe de football. Il adorait ce sport et était un vrai battant lors des matchs, plein de vivacité et de hargne, il pouvait même être caractériel.
Jean-François conciliait sa vie associative, professionnelle et familiale sans réelle conscience de son identité sourde jusqu’à ce fameux jour de 1982. En effet, 2LPE avait organisé à cette époque une semaine de stage à Marseille et c’est en compagnie de Rachid Mimoun et Jacques Sangla qu’il vit pour la première fois des enseignants sourds. Ce fut un vrai bouleversement puisque jusqu’à présent Jean-François n’avait eu à faire qu’à des professeurs entendants. Que des Sourds puissent se mettre à l’égal des entendants fut pour lui un choc. C’est à partir de ce jour que naquit chez lui un réel conflit intérieur, pour lui ce fut une deuxième naissance.
C’est en 1983 alors que Jean-François était toujours en proie à un conflit intérieur, qu’il eut sa fille Sophie, elle-même sourde. Il eut alors un déclic en pensant à l’éducation de sa fille, en effet il n’existait que des écoles spécialisées et il ne voulait pas que sa fille subisse la même scolarité que lui. C’est donc en 1984, qu’il quitta Toulouse pour rejoindre l’association 2LPE à Poitiers et qu’il devint le premier Sourd enseignant en Langue de Signes auprès d’enfants sourds.



2- Portrait de Jean-François MERCURIO (2ème partie)

C’est en 1988 que les classes bilingues se mirent vraiment en place, d’abord la maternelle puis le primaire, les effectifs ne cessaient d’augmenter. Jean-François en était le directeur mais il n’en oubliait pas pour autant le militantisme.
1990 fut aussi une année célèbre puisque c’est cette année là que fut organisé au Futuroscope de Poitiers le premier colloque international de la Langue de Signes. L’ouverture de cette manifestation ne prit pas la forme d’une simple inauguration mais elle fut marquée par un geste fort de la part de Jean-François Mercurio puisque c’est à cette occasion qu’il cassa des appareils auditifs devant un large public. Durant ce colloque Jean-François a tenu une série de conférences dont certains propos très fort ont marqué notre histoire. Voici quelques extraits.
Nous avons évoqué la série de conférences que Jean-François Mercurio a tenues lors du colloque internationale de la Langue des Signe de 1990, mais vous ? Avez-vous pu y assister ? Non ? Websourd est heureux de vous offrir l’intégralité de ces conférences !




3- Question 1

Ce n’est que quelques jours après ce colloque que Jean-François Mercurio a disparu. Il a été durant plusieurs années une grande figure du militantisme sourd et en particulier défenseur de la cause de l’éducation des enfants sourds. Nous sommes actuellement en 2010 et nous avons eu envie de savoir ce qui a évolué depuis 20 ans.

Olivier Calcada : Pourriez vous me donner votre sentiment concernant l’évolution de la société sur ces vingt dernières années ?

Pauline Texier : Il y a vingt ans, la communauté sourde dans son ensemble se mobilisait sur des actions ayant traits à la citoyenneté, à l’identité, les revendications étaient portés par des leaders naturels de cette communauté et Jean François Mercurio était l’un d’entre eux. C’était mon professeur. Lors des cours de mathématiques, de langue des signes ou autres, il insistait sur l’implication que nous devions avoir à tout instant de notre vie, de ne pas nous comporter en assisté de la société et que nous étions responsable de ce que nous faisions de nos vies, nous ne sommes pas des handicapés mais bien des personnes. Il m’a structuré de manière inconsciente, il m’a permis de prendre du recul sur ce que je vivais. Aujourd’hui, les objectifs des combats à mener paraissent plus flous, la communauté sourde se cherche des leaders. La situation lorsqu’elle paraît injuste ne suscite même plus la mobilisation pour revendiquer ses droits. Il y a du « laisser-faire »...

Jacques Sangla : Tout était plus difficile avant 1990, les échanges entre sourds et entendants étaient compliqués, la vie et le parcours professionnel des personnes sourdes pas vraiment facile. La vie des sourds s’est améliorée depuis vingt ans. Je me souviens m’être rendu en Suède et aux États-Unis dans les années 90, nous avons pu constater le retard qui prédominait alors en France, sur le sous-titrage télévisuel et sur le nombre d’interprète. La mise en place de formations diplômantes d’interprète et la création de services d’interprète ont débutées dans ces années là, en France. Cela a permis aux sourds d’accéder aux conférences, la vie sociale des sourds s’est amélioré aussi, par la possibilité de faire appel à des interprètes de liaison pour les démarches de la vie quotidienne. Je me souviens qu’il n’y avait pratiquement pas de sous-titrage à la télévision. La loi de février 2005, qui impose aux chaînes publiques et privées l’accessibilité de leurs programmes, a grandement contribué à l’amélioration des conditions de vie des sourds. Le regard sur nous a changé, auparavant lorsque nous étions amenés à rentrer en contact avec quelqu’un dans la rue ou lorsqu’une personne se rendait compte tout simplement que nous étions sourds, le regard porté sur nous était teinté de pitié ou d’incapacité à notre égard. Nous étions vus comme des personnes qu’il fallait accompagner dans leur vie. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, les sourds par le biais des associations, ou la télévision par le biais d’émissions comme l’œil et la main, ont contribué à ce changement du regard de la société sur nous. La loi de Février 2005 provoque aussi une évolution, puisque qu’elle impose certaines obligations à la société. Notre vie s’est nettement améliorée, bien sûr, tout n’est pas parfait, nous devons travailler de concert sourds et entendants pour continuer à améliorer la société dans laquelle nous vivons.


4- Question 2

O.C. : Nous constatons aujourd’hui que peu de personne, dans la communauté sourde, connaissent Jean-François Mercurio. Pensez vous qu’il devrait faire partie du programme d’enseignement d’Histoire au même titre que l’abbé de l’épée ?


P.T.
: Ce serait une bonne chose qu’il fasse partie du programme d’enseignement d’histoire. Dans l’histoire des sourds, on évoque souvent les mêmes personnes, l’Abbé De L’épée, Bébian, etc... mais Jean-François est de la trempe de ces grands hommes. Les classes bilingues existent et c’est en partie à lui que nous le devons. Si la réflexion autour de l’identité sourde s’est approfondi c’est grâce à lui. Il a provoqué une véritable réflexion autour de la langue des signes. Bref, il me semble nécessaire qu’une trace de son action perdure et qu’apparaisse son action dans les programmes d’enseignements me semble tout à fait justifié.

J.S. : Jean François, c’était un grand homme. Il était un communicant hors-pair, ses discours étaient d’une grande clarté, il s’adressait aux autres avec des mots simples. Ce qu’il disait nous paraissait évident mais c’était le fruit d’une recherche permanente, d’échange avec ses amis jusqu’à fort tard dans la nuit, il était infatigable. Il était un travailleur acharné et nous avons vu le résultat de ses réflexions lors du colloque qui s’est tenu au Futuroscope de Poitiers. Il a frappé les esprits cette semaine-là. Nous nous connaissions depuis l’enfance, mais là, il m’a bluffé. Puis il nous a quitté, c’est sa décision, son choix. Il fait partie des hommes dont nous devons nous inspirer, alors oui il doit être enseigné dans les classes au même titre que l’Abbé De l’Epée ou Bébian, mais lui, il est un grand homme du XXème siècles. Il est plus proche de nous, l’identification se fait plus naturellement. C’était un homme généreux, chaleureux, et comme je le disais, un travailleur infatigable doublé d’un militant politique infatigable. Il se rendait dans les ministères, ou auprès d’élus locaux, pour expliquer avec des mots simples la vision qu’il avait de la société, son discours était d’une réelle fluidité. Heureusement, il nous reste des traces de sa parole, elles sont sur des cassettes vidéos, nous devrions les diffuser pour nous rappeler ces idées, je ne parle là, pas de l’homme, mais de sa parole. C’est un vrai patrimoine culturel des sourds qui est en sommeil sur ces cassettes. Et puis, pourquoi ne pas imaginer une trace plus tangible, tel qu’une statue ou un tableau, ou encore une rue qui porterait son nom, et nous permettrait de nous souvenir de son action.


5- Question 3

O.C. : Jean-françois Mercurio répétait que les associations et les services s’adressant aux sourds dans une ville devaient se regrouper au sein d’une seule maison ou structure, et informer depuis ce lieu la société, pensez vous que cette idée reste d’actualité ?

P.T. : Il le disait effectivement, une sorte de maison solidaire. Je suis partagé sur cette idée. Aujourd’hui les combats menés par les associations se font en ordre dispersé et cela ne permet pas de faire avancer nos revendications, si les associations se regroupaient, nous serions plus facilement écouté par les pouvoirs publics, et nous aurions probablement obtenu des résultats sur nos revendications sur l’accessibilité par exemple. Mais d’un autre coté, je n’aime pas l’idée où nous regrouperions tous les sourds dans une même structure, tout comme les entendants, nous sommes dans la société, et nous pouvons avoir des sensibilités différentes, représentés donc par des associations différentes. J’ai peur d’une structure unique sur laquelle on plaquerai le H de handicap du point de vue de la société, d’une structure « ghettoïsante » pour les sourds qui pourrait en exclure les entendants, ce serait une structure enfermante. Ce qui est important ce sont les opinions, les idées, si elles sont partagés par un jeune, un vieux, un entendant, peu m’importe, si nous avons la même idée on peut se regrouper pour la faire avancer. C ’est la philosophie que nous partageons qui m’importe, ensuite s’il est entendant ce n’est pas grave, nous nous débrouillerons en faisant appel à un interprète par exemple, ou nous passerons par l’écrit, et s’il connaît la langue des signes, alors c’est encore mieux !

J.S.
: Cette annonce au Futuroscope de Jean-François, sur la volonté de créer des centres locaux, régionaux, regroupant l’ensemble des acteurs du monde des Sourds sur un seul lieu reste valable. Une structure regroupant les actions autour du loisir, de la culture et de l’information aujourd’hui cela n’existe toujours pas. A l’époque, je me souviens que la Fnsf était une structure qui promotionnait essentiellement l’oral. Avec plusieurs membres, nous avions investi les centres de décisions et modifiés durablement l’action de la Fnsf auprès de ses membres. Aujourd’hui, elle s’occupe des questions de langue et de tout ce qui y affère. Ce fut une des premières actions de grande envergure maintenant il faut se concentrer sur les structures locales. Développer les associations et les rendre plus solidaire sont des priorités, il faut développer des échanges entre nous, et des stratégies communes. Donc un lieu, qui accueillerait les sourds en difficultés, qui permettrait de les ressourcer, qui développerait une solidarité, qui permettrait d’informer les parents, le grand public sur nos actions, reste à l’ordre du jour. Un lieu d’échange et de savoir serait un symbole fort pour toute la communauté des sourds, il y a quelques projets dans les régions mais pas de structure réellement bâti sur les principes qu’évoquait Jean-François. Est ce parce que les sourds ne l’ont pas compris ou ils ont oublié sa nécessité ? La JMS est le bon moment pour réveiller ce projets de maison commune dans les régions, il faudrait faire appel aux associations locales pour qu’elles le mettent à l’ordre du jour de leurs débats publics. Ainsi peut-être que les quelques projets qui existent actuellement, verrait aboutir leur action et servirait de modèles pour d’autres régions à la création de maison commune, je l’espère !


6- Question 4

O.C. : La loi du 11 février 2005, laisse le libre choix aux parents du mode d’éducation de leur enfant. L’oralisme, la Langue des Signes ou le Langage Parlé Complété. Tout cela étant mis sur un même pied d’égalité, pourtant, Jean-François Mercurio signifiait la prééminence de la langue des signes sur les autres modes. Finalement, la loi et ce que dit Jean François diffère, quelle est votre opinion ?

P.T. : Pour Jean-François, dans l’établissement du programme scolaire des classes bilingues, il n’était pas concevable que la langue des signes soit une option. La nécessité de maîtriser une langue avant d’envisager tout autre apprentissage, est primordial. La loi de 2005, qui laisse aux parents le libre choix du mode de communication pour leur enfant dans l’éducation scolaire, met sur un même plan, une langue et des modes, outils et méthodes de communication, c’est rageant ! Tout est mis sur le même plan la LSF le LPC, et l’oralisme ! Le souci c’est que beaucoup de sourd ne réagisse pas, ils pensent qu’ils ont gagnés avec l’inscription du libre choix éducatif dans la loi de 2005, Jean-François serait encore là, il réagirait vertement à cette situation et des actions seraient menées, j’en suis convaincues. De plus, avec la mise en place du Pass aujourd’hui, nous sentons que la situation est bloquée la langue des signes est vu comme un outil, c’est désespérant !

J.S. : A l’époque de la mise en place de 2LPE, des parents, des professionnels, des sourds se sont regroupés et ont réfléchis ensemble, à une nouvelle méthode éducative pour les enfants sourds centré sur la langue des signes, c’est le bilinguisme. Auparavant, la seule méthode d’enseignement était l’oralisme, il n’y avait pas d’alternative. En 1990, Jean-François a voulu symboliser le discours tenu jusqu’à présent par les tenants du bilinguisme, par la destruction de ses appareils auditifs à coup de marteau. C’est une image forte, il voulait signifier par cette action un renversement d’échelle de valeur. Ce n’était pas une opposition à l’oral, mais une mise en avant de ce qui constitue les sourds, la Langue des Signes. Reconnaître l’identité des sourds et leur langue, le reste n’était que méthode éducative, secondaire par rapport aux individus. Nous avons vu un an après, la loi dite de 1991 autorisant le libre choix éducatif pour les enfants sourds entre une scolarité orale ou bilingue. Pourtant les classes bilingues restent peu développées et la loi de 2005 n’améliorent pas cet état de fait. Le chantier reste important, les classes bilingues représentent une infime partie de l’éducation des enfants sourds en France, en rapport avec les effectifs des classes d’enfants appareillés, implantés, oralisés, en intégration...je suis soucieux pour les nouvelles générations, je pense qu’il faudrait remettre en place un groupe de réflexion qui sensibiliserait la société sur les questions d’éducations des enfants sourds. De nos jours, cela me parait nécessaire. Remettre en avant la question de l’identité, de l’individu, de la langue. Un enseignement en langue des signes est du même ordre qu’un scolarité suivi en allemand ou en anglais, or, aujourd’hui on mélange des outils de communication avec des langues dans la scolarité de nos enfants, c’est un point qu’il faudra vraiment travailler pour la réussite de nos enfants.


7- Conclusion


O.C. : Est ce que tu as envie d’ajouter quelque chose ?


P.T. : J’ai passé 7 ou 8 ans de ma scolarité avec Jean-François, et à l’époque je ne réalisais pas tellement l’enjeu, pourquoi il nous parlait de responsabilité, pourquoi nous devions aller manifester etc... Ce n’est qu’après sa mort que j’ai réalisé, l’importance de la langue des signes, de la valeur de ma langue ! J’ai réalisé que la langue et la scolarité était des choses à ne surtout pas prendre à la légère ! Je me rends compte maintenant que mon identité est très claire et je tiens à lui dire merci pour ça ! Je ne me définie pas comme Sourde avant tout, non ! Je suis moi, je suis Pauline, avec le parcours que j’ai eu. Bien sûr je suis Sourde, mais cela fait parti d’un tout, comme le fait que je sois une femme ou une brune avec tel parcours scolaire et professionnel. L’identité sourde ne vient pas de la surdité en elle même, mais de toutes les actions que l’on peut mener pour notre communauté. C’est important de le comprendre. Pour ma part, si je suis aussi à l’aise avec les Sourds que les Entendants c’est parce que je suis très au clair avec mon identité. Je ne serais pas amie avec tous les Sourds seulement parce qu’ils sont sourds. Si un Sourd est con ce ne sera pas mon ami et ce sera pareil avec un Entendant. Pour moi c’est clair !
Auparavant, lorsque j’étais petite, nos parents militaient pour tous les enfants sourds, alors que maintenant j’ai l’impression qu’il y a une forme d’individualisme, les parents ne se préoccupent plus que de leurs propres enfants. Les sourds qui ont des enfants entendants ne militent plus car ils estiment que ce n’est plus leurs problèmes. Avant, il y avait une vraie solidarité qui n’existe plus aujourd’hui.

J.S. : Je me souviens qu’à l’époque où Jean-François Mercurio à tenu sa série de conférence au Futuroscope de Poitiers il était directeur des classes bilingues. Il avait exposé les différents stades de la scolarité d’un enfant sourd, les méthodes de pédagogie. Depuis cette époque, 20 ans se sont écoulés. Les enfants dont Jean-François parlait sont maintenant des adultes et quand on les voit, on voit simplement des citoyens, absolument pas des personnes handicapées. Mais ces citoyens Sourds éduqués dans un mode bilingue ne représentent qu’une minorité par rapport à l’ensemble de la population sourde. Je pense donc qu’ils ont un message à faire passer, Ils sont l’héritage du bilinguisme. Ils doivent être les vecteurs de cette image de réussite auprès des associations, de la fédération, des parents... Il faut continuer à se battre, reprendre le combat de Jean-François, il ne faut pas lâcher.
1880 est la date de l’interdiction de la langue des signes, c’est un symbole très fort. Ce n’est que 100 ans après, vers le milieu des années 70 que des parents et des professionnels ont provoqué le réveil de la langue de signes. Depuis cette période, on découvrait et comprenait que nous parlions une langue, la langue des signes. Puis est apparue la loi du 11 février 2005 qui a de nouveau réduit notre langue au champ du handicap, Je ne suis pas d’accord avec ça ! Il faut reconnaitre la langue des signes comme une vraie langue, elle devrait être rattachée au ministère de la culture ou de l’éducation nationale. Il ne faut pas nous stigmatiser. Il faut continuer notre combat, nous n’allons pas nous résigner. Il faut que la langue des signes soit reconnue comme une vraie langue et non comme une langue du handicap. Il faut profiter des JMS ou de manifestations ou rencontres publiques pour aller à la rencontre des gens et mener une réflexion avec eux sur ce que l’on veut. Nous sommes dans une démocratie et à ce titre nous pouvons nous faire entendre, nous sommes une communauté qui souhaite qu’on lui reconnaisse sa spécificité, sa langue. C’est comme un arbre, si on le change sans cesse de terre il dépérit, alors que si on le laisse s’enraciner il se fortifiera et deviendra grand et beau comme ce magnifique arbre que vous voyez derrière moi...
Le sociologue Bernard Mottez qui a étudié la situation des Sourds, nous dit bien que la disparition de Jean-François Mercurio ne signifie pas la fin de son combat, il nous l’a laissé en héritage.








Liens


Conférence de JF Mercurio en entier
: http://www.vimeo.com/14852736
Blog en hommage de JF Mercurio : http://jean-francois-mercurio.blogspot.com

Les Suédois sont-ils fous ?

Langue des Signes en Europe
L'exemple Suédois


Compte-rendu d'un voyage d'études en Suède par une délégation belge

Les Suédois sont-ils fous ? Benoît Drion


La Suède est sans doute le seul pays au monde où l'éducation des enfants sourds est réellement bilingue, à l'échelle du pays tout entier. Un bilinguisme de l'école maternelle à l'Université, qui consiste à faire, à tous les points de vue, EXACTEMENT l'inverse par rapport à ce qui se fait en Belgique. Les suédois sont-ils vraiment fous ?



Madame Desclée, responsable de l'APEDAF de Tournai, m'a demandé voici quelques semaines, de faire un exposé sur le modèle éducatif suédois pour les enfants sourds. J'avais effectivement eu l'occasion, quelques semaines plus tôt, de participer à un voyage organisé de longue date par monsieur et madame Zegers de Beyl, parents d'une jeune fille sourde. C'est donc grâce à eux, que j'ai pu voir comment un pays tout entier, s'est mis à l'écoute des meilleurs experts en surdité : les Sourds eux-mêmes. Moi qui ne suis ni père d'enfant sourd, ni professionnellement impliqué dans l'éducation des enfants sourds, il m'avait semblé important de commencer mon témoignage, en expliquant le cheminement qui m'a amené à rencontrer le monde des Sourds, il y a maintenant sept ans. Toutes ces petites aventures qui me sont arrivées, comme à tous ceux qui rencontrent des Sourds pour la première fois, sont effectivement très révélatrices de la manière dont notre société appréhende la surdité. Lors de cet exposé, il m'a fallu près d'une heure pour raconter tout cela avec les nuances qui m'ont permis, je l'espère, de faire partager mon étonnement, mon incrédulité, mon intérêt ou mon admiration. C'est trop long et je ne peux pas le faire ici. C'était une heure nécessaire aussi, pour prendre un certain recul par rapport aux préoccupations quotidienne de parents d'enfants sourds, accaparés par la charge journalière qui est la leur, depuis qu'un jour, un médecin leur a dit que leur enfant était sourd.

Le moment du diagnostic

Il m'est difficile d'imaginer la charge d'émotion que représente l'annonce de la surdité d'un enfant à ses parents, alors ignorants en ce domaine. Comme médecin, je n'ai jamais du annoncer ce diagnostic à des parents. Mais je dois régulièrement annoncer des diagnostics pénibles à des patients et je sais que ces moments sont marqués à jamais dans leur mémoire. Je sais que les mots prononcés ou les intonations utilisées, sont mémorisés avec une terrible précision. Je sais que ces patients peuvent tout oublier, même les examens pénibles qu'ils ont du subir, mais qu'ils n'oublieront jamais ce moment de l'annonce d'un diagnostic qu'on voudrait ne pas entendre. Si je m'attarde un peu sur ce moment, c'est parce que je crois que c'est à cet instant là, très précisément, que commence la différence entre la manière dont la Suède et la Belgique appréhendent la surdité.
Là-bas, le Sourd (avec S majuscule) est d'emblée présenté par les médecins qui posent le diagnostic, comme appartenant à une minorité culturelle, dont la langue naturelle est la Langue des Signes. Ici, le sourd (avec s minuscule) est présenté comme un individu à l'audition déficiente, qu'on va tenter de corriger. Dès l'annonce du diagnostic, les professionnels suédois et belges ne voient pas le mot " sourd " de la même manière. Car, si pour des professionnels entendants, les mots " Sourd " et " sourd ", se prononcent de la même manière, ceux que ces mots définissent ou qualifient, y voient bien autre chose.

Un peu d'histoire

Pour comprendre le modèle suédois et la philosophie radicalement différente qui l'anime, par rapport au modèle belge, on ne peut faire l'économie d'un bref rappel historique. Depuis l'Antiquité, partout où des communautés de Sourds se sont formées, sont nées des Langues des Signes. Le génie de l'Abbé de l'Epée (1712-1789), n'est pas d'avoir inventé la Langue des Signes, mais d'être le premier à s'en être servi pour enseigner à des enfants sourds. Les méthodes pédagogiques qui découlent de l'entrée de la Langue des Signes dans les écoles pour Sourds ont essaimé partout dans le monde. La Langue des Signes de France (LSF) a été exporté aux Etats-Unis, où aujourd'hui encore, l'American Sign Langage (ASL), partage de nombreux signes communs avec la LSF. A la fin du 18ème siècle, les médecins ont commencé à s'occuper des Sourds. On ose à peine aujourd'hui, évoquer les traitements inventés par le docteur Jean-Marc Itard (1775-1838) ou ses successeurs. Avec ces médecins, d'un problème de communication, le problème des Sourds en a été réduit à un problème d'oreille. Et peu à peu, on a assisté à une médicalisation de la surdité. C'est assez logiquement qu'en 1880, le fameux Congrès de Milan a condamné la Langue des Signes, " considérant que l'usage simultané de la parole et des signes a l'inconvénient de nuire à la parole, à la lecture sur les lèvres et à la précision des idées claires, le Congrès a décidé que la méthode orale pure devait être préférée ". L'influence du Congrès de Milan semble avoir été d'autant plus forte qu'on se trouve au centre de l'Europe. C'est ainsi que ce congrès a moins profondément influencé les pays du nord de l'Europe ou les Etats-Unis. Et ce n'est pas par hasard que ce soit à Washington, que se trouve l'Université Gallaudet, la seule université où tous les cours se donnent en Langue des Signes.

Démonstration par l'absurde

Dans nos pays d'Europe centrale, la Langue des Signes a vraiment été combattue par les professionnels de la surdité, desquels, depuis le Congrès de Milan, on a exclu les Sourds. On nous dit aujourd'hui qu'il est normal qu'il n'y ait pas de professeurs sourds, puisqu'il n'y a presque pas de Sourds diplômés. Il y a pourtant eu en Belgique de célèbres professeurs sourds. C'était avant qu'on y interdise la Langue des Signes. Il est assez symptomatique que ce soit dans les pays, où le Congrès de Milan a eu l'influence la plus forte, qu'il y a aujourd'hui, le moins de Sourds diplômés. N'est-ce pas là, une preuve par l'absurde, qu'un Sourd privé de Langue des Signes est handicapé dans son accès à la connaissance ? En Belgique, les Sourds porteurs d'un diplôme d'études supérieures sont très rares. Aux Etats-Unis ou en Suède, des Sourds sont professeurs d'Université et les Sourds diplômés sont nombreux. Chez nous, la condamnation de la Langue des Signes a été très loin. Jusqu'il y a un peu plus de vingt ans, elle a été dissimulée aux parents d'enfants sourds par les professionnels de la surdité. Cela peut paraître incroyable aux jeunes parents d'aujourd'hui, mais on pouvait être parent d'enfant sourd il y a vingt ans, et rencontrer des professionnels de la surdité de manière régulière, sans que jamais on n'envisage que la Langue des Signes puisse faire partie de l'enseignement d'un enfant sourd. Et j'en arrive finalement à la Suède, car c'est à l'époque, où il y avait encore en Belgique cette sorte de conspiration du silence autour de la Langue des Signes, que le parlement Suédois reconnaissait la Langue des Signes comme étant la première langue de l'enfant sourd. Un vote qui ne faisait qu'officialiser le choix d'un véritable bilinguisme dans l'éducation de l'enfant sourd.

Un vote historique

Ce vote n'est bien sûr pas tombé du ciel. Il a été acquis après des années de lutte de la Communauté des Sourds alliés aux associations de parents d'enfants sourds. Voici quelques dates symboliquement importantes de la lutte des Sourds suédois. Des dates qu'il est sans doute cruel de donner, tellement elles nous montrent le retard accumulé en Belgique.
1947 : Reconnaissance d'une vingtaine d'interprètes en LS (proclamation royale) pour certaines procédures légales.
1968 : Vote du Parlement en faveur de la création des premiers services d'interprètes en LS. Accès gratuit.
1972 : Création d'un département de recherche en LS à l'Université de Stockholm
1981 : Le parlement Suédois reconnaît la LS comme étant la première langue de l'enfant sourd, le suédois leur étant enseigné comme seconde langue.
1990 : La Suède est le premier pays à ouvrir une chaire de LS à l'Université.
1991 : Les lycéens entendants peuvent choisir la LS comme seconde langue (200 h).
On remarquera, et c'est très important, que la Langue des Signes est reconnue comme une langue nationale et qu'elle est enseignée à l'Université. Aujourd'hui en Belgique, bien que la Langue des Signes ne soit plus interdite, le seul modèle éducatif proposé est un modèle radicalement oraliste dans sa philosophie. Certains professionnels belges parlent aujourd'hui d'un retour excessif du balancier vers la Langue des Signes. Comment ce retour pourrait-il être excessif, alors qu'aujourd'hui encore, pas un seul enfant sourd belge ne bénéficie d'un enseignement dans cette langue ? Ce n'est pas d'un retour du balancier qu'il s'agit, mais de deux conceptions radicalement différentes de la surdité.

Deux conceptions radicalement différentes

On a vu comment, depuis le congrès de Milan, l'emprise d'une pensée médicale et curative n'a cessé de croître en matière d'éducation des enfants sourds, tout en leur déniant le droit d'exister comme minorité culturelle. L'évolution historique qu'a connue la Suède depuis une trentaine d'année, fait que nous avons maintenant à deux heures d'avion de Bruxelles, un pays de 8.500.000 habitants, d'une superficie 15 fois plus grande que la Belgique, où l'on fait, avec les 10.000 Sourds du pays, exactement l'inverse de ce que l'on fait ici pour eux. Le tableau ci-dessous résume ces différences. Il caricature nécessairement un peu la situation et aucune des colonnes ne représente exactement ce qui se fait dans un pays ou dans l'autre. Chacun des points nous montre pourtant vers quoi on tend d'un côté comme de l'autre. La colonne de gauche étant ce vers quoi tend le discours des professionnels belges, celle de droite, étant ce vers quoi tend le discours des professionnels suédois.




Voyons maintenant comment les choses se passent-elles concrètement en Suède ?

Les interprètes en Langue des Signes

Dans un système d'éducation bilingue, les interprètes ont évidemment un rôle tout à fait fondamental et il n'est pas étonnant que leur niveau de formation soit élevé. Au lycée, les élèves entendants qui se destinent à une carrière sociale ont déjà la possibilité de choisir la Langue des Signes comme seconde langue. Et lorsqu'ils entrent dans une école supérieure, on exige déjà d'eux un niveau de connaissance minimum en Langue des Signes. La formation de base en Langue des Signes dure deux ans, suivie d'une période de deux annés supplémentaires pour recevoir un diplôme d'interprète de base (pour toutes les activités de la vie courante). Les élèves qui souhaitent devenir interprète à l'Université sont d'abord sélectionnés (niveau d'exigence très strict) et reçoivent ensuite une formation additionnelle de deux ans. Il y a actuellement 30 étudiants en formation à ce niveau. Ces cours sont organisés dans ce que les suédois appellent des " Folk High School ". C'est dans ces mêmes écoles que sont formés ceux (Sourds ou entendants) qui se destinent au métier de professeur pour Sourds. Cette proximité permet une vie commune et des liens fréquents entre Sourds, futurs professeurs et futurs interprètes. Il y a actuellement 300 interprètes reconnus en Suède, qui se repartissent 200 équivalents temps-plein. Les services d'interprètes assurent une permanence 24h/24. Dans les grandes villes, un interprète est généralement disponible ¸ heure après l'appel, ailleurs on essaye que le délai ne dépasse pas une heure. Les associations de Sourds de Suède estiment qu'il faudrait un total de 1000 interprètes pour couvrir tous les besoins. Ces associations estiment que minimum 100.000 personnes dépendent étroitement et régulièrement de la Langue des Signes (sourds, parents, éducateurs, interprètes, professeurs, travailleurs sociaux,...), et que 700.000 personnes ont besoin de la Langue des Signes à l'un ou l'autre moment. Plus étonnant encore, il existe en Suède des interprètes pour les 600 sourds-aveugles du pays. Un diplôme d'interprète pour sourds-aveugles existe pour les Sourds (une année de cours). Comment cela peut-il se passer ? Lorsque des sourds-aveugles assistent à une conférence donnée par un entendant, le discours en Suédois est traduit en Langue des Signes par un premier interprète. Un Sourd est assis à côté de chaque sourd-aveugle et lui ré-interprète dans les mains... Cela peut paraître invraisemblable et pourtant, c'est à deux heures d'ici... On imagine mal, en Belgique, un groupe de sourds-aveugles assister à une conférence !

Professeurs pour Sourds

Contrairement à ce qui se passe chez nous, il est évidemment exclu en Suède, qu'un professeur se retrouve face à des élèves sourds, sans avoir reçu une formation spécifique. Pour devenir professeur au niveau de l'école primaire, il faut quatre années d'études. Théoriquement, les professeurs entendants doivent au préalable travailler au moins cinq ans dans une école avec des enfants entendants. Et il existe une formation spécifique de deux ans pour enseigner à des enfants sourds. Les professeurs entendants doivent bien entendu connaître la Langue des Signes (six mois de formation universitaire à plein temps). Les professeurs sourds qui connaissent bien sûr la Langue des Signes (c'est leur première langue), reçoivent encore trois semestres de cours de Langue des Signes et deux semestres de cours de Suédois. Tout cela bien sûr, en plus de leur formation de base comme instituteur. Il existe actuellement trente professeurs sourds, qui ont une reconnaissance académique. Pour d'autres, il existe des mesures transitoires.

Parents d'enfants sourds

Dès l'annonce du diagnostic, l'apprentissage de la Langue des Signes par les parents entendants est favorisé et encouragé. Il leur est possible de recevoir un financement de l'état pour interrompre leur travail pendant six mois et apprendre la Langue des Signes de manière intensive. Alors qu'on l'interrogeait sur la réalité de la connaissance de la Langue des Signes par les parents d'enfants sourds suédois, la responsable de l'association de parents a répondu qu'elle n'avait " jamais vu des parents d'enfant sourd qui ne signent pas "... La Suède a évidemment atteint un niveau d'acceptation de la différence qui laisse rêveur ici en Belgique. Une autre maman d'enfant sourd nous a dit " quand le diagnostic de surdité de mon fils a été posé, toute la rue a commencé à suivre des cours de Langue des Signes "... C'est peut-être la seule rue de Suède..., mais c'est quand même assez révélateur d'un état d'esprit. Les parents sont très rapidement mis en contact avec des adultes sourds qui les aident à faire leurs premiers pas dans leur communauté.

Ecoles pour Sourds

Toute la scolarité des enfants se fait dans des écoles pour sourds. Le séquençage des études est différent en Suède de ce qu'il est chez nous, c'est pourquoi je préciserai l'âge des enfants dont il s'agit.
Il existe des école préparatoires en Langue des Signes, pour les enfants de 2 à 6 ans dans de nombreuses villes de Suède. La géographie du pays oblige parfois ces enfants à faire de longs trajets en taxi (frais pris en charge par l'Etat). La plupart des instituteurs y sont sourds; ce qui favorise bien entendu un bain linguistique très précoce.
Au niveau primaire (7 à 14 ans), il existe cinq écoles pour Sourds réparties dans le pays. Dans ces écoles, 60% des professeurs sont entendants et 40% sont des Sourds. Les professeurs entendants qui n'ont pas acquis un niveau de maîtrise suffisant en Langue des Signes sont accompagnés d'un interprète. Les enfants sont généralement internes pendant la semaine (longues distances). Mais de nombreuses familles déménagent en fait dans une ville où il y a une école adaptée à leur enfant. Tout l'enseignement se fait en Langue des Signes. Les enfants ont 20 minutes de logopédie par semaine. Si les parents le souhaitent, il est possible d'en avoir plus pendant les heures d'école. Le but de ces séances de logopédie, tel qu'il nous a été décrit, est de permettre aux enfants d'avoir une voix.
Au niveau secondaire (15-19 ans) (appelé Gymnase), il n'existe qu'une seule école en Suède, localisée à Örebro. Presque tous les Sourds passent par là. Il y ont autant de possibilités d'études que les entendants. Tout l'enseignement se donne en Langue des Signes, soit le professeur connaît la Langue des Signes, soit il est accompagné d'un interprète.

Örebro, la ville des Sourds

De nombreuses familles d'enfants sourds déménagent pour se rapprocher d'Örebro, de sorte que cette ville est peu à peu devenue une ville où le nombre de Sourds est très élevé. Rien que la population scolaire représente actuellement 430 élèves, répartis dans trois écoles différentes. Au niveau primaire, il y a 80 professeurs, dont 15 Sourds. Au niveau secondaire, il y a 40 professeurs, dont 4 Sourds. Les enfants viennent à Örebro en taxi ou en bus s'ils n'habitent pas trop loin. Les plus petits, dont les parents habitent loin, vivent avec des adultes sourds dans des villas (familles d'accueil). Les plus grands vivent en internats pendant la semaine.
Langue des Signes, Suédois signé, LPC,...
La Loi suédoise prévoyant que la Langue des Signes est la première langue de l'enfant sourd, leur enseignement doit comporter un minimum de 1300 heures de cours de Langue des Signes répartis sur dix ans. Ceci constitue une différence fondamentale par rapport à toutes sortes d'initiatives dites bilingues, où l'enfant sourd, même s'il bénéficie d'un interprète en Langue des Signes, n'a jamais appris cette langue formellement, pas plus qu'il n'a bénéficié d'un bain linguistique en Langue des Signes. Ce qui a pour conséquence que dans le système belge, l'interprète utilise en définitive une langue que l'enfant sourd lui-même ne maîtrise pas bien. En Suède, en revanche, plus l'enfant grandit, plus la proportion d'heures de cours de Langue des Signes qu'il reçoit augmente. Ce qui fait de ces jeunes sourds, d'excellent signeurs. En Suède, le LPC n'est pas utilisé du tout. Quant au Suédois signé, qui a été utilisé il y a une quinzaine d'année, il n'est plus utilisé du tout. Lorsqu'on interroge de jeunes sourds sur ce qu'ils pensent du suédois signé, il est intéressant d'écouter ce qu'ils répondent. Leurs réponses sont effectivement révélatrices de la différence entre ces deux modalités de communication. Du Suédois signé, un élève dit " c'est endormant parce qu'il faut attendre le contenu ", un autre dit " c'est OK au début, mais après un certain temps, cela vous fait aller hors de votre pensée ".

Et après ?

A la sortie du Gymnase, pratiquement tous les élèves savent lire et écrire correctement. Lorsque des Sourds passent un examen de Suédois appris en seconde langue (comme les immigrants entendants, qui apprennent le Suédois en seconde langue), ils obtiennent des résultats équivalents. Les Sourds ont un accès effectif à l'Université, le niveau de leurs écoles le leur permettant. De plus, la Langue des Signes étant reconnue officiellement, les Universités suédoises sont obligées de fournir des interprètes à tous les étudiants sourds qui le demandent. Enfin, il nous a été dit que le taux de chômage était le même parmi les Sourds que parmi les entendants.

Les malentendants

Chaque année, environ 200 Sourds ou malentendants naissent en Suède. Parmi eux, 60 sont Sourds et presque tous vont à l'école des Sourds. 140 sont considérés comme malentendants et la majorité d'entre eux vont à l'école avec des entendants (intégration dans des écoles d'entendants). Il est intéressant de noter qu'un bon nombre de malentendants se réorientent par la suite vers des écoles pour Sourds. Il existe des Lycées pour malentendants, mais l'enseignement y est oral et la Langue des Signes n'y est pas utilisée. La connaissance de la Langue des Signes par ces jeunes, non initiés précocement, est dès lors inférieure à celle des Sourds. Aussi, bien qu'ils aient le droit d'avoir un interprète pour faire des études supérieures, ils ont plus de difficultés que les Sourds. De sorte qu'actuellement, alors qu'ils sont nettement moins nombreux dans le pays, il y a plus de Sourds que de malentendants à l'Université. Une situation totalement inverse à celle de notre pays, où les Sourds profonds qui réussissent effectivement à l'Université sont rarissimes.

Conclusion

Voilà donc à deux heures d'avion de Bruxelles, un système d'éducation des enfants sourds, à tous les points de vue, inverse par rapport à ce qui se fait en Belgique. Pour toute une série de raisons culturelles, ce modèle n'est certainement pas transposable tel quel dans notre pays. Il devrait à tout le moins, amener à relativiser le discours officiel qui y est tenu. A ce jour, contrairement à ce qui se passe en France, il n'existe toujours aucune possibilité pour un enfant sourd belge, de faire des études en Langue des Signes. Aucune école belge ni aucun réseau d'enseignement ne proposent une éducation bilingue. Faut-il le dire, le fait que la Langue des Signes soit parfois ponctuellement utilisée en Belgique, n'a évidemment rien à voir avec une éducation bilingue. S'il fallait résumer le virage à 180° dont ont bénéficié les Sourds suédois il y a une vingtaine d'année par une seule phrase, on pourrait dire que ce pays a troqué le concept de rééducation du sourd en vigueur chez nous, pour celui, d'éducation de l'enfant sourd. D'un côté, la rééducation vise à faire parler (logopédie,...) et entendre (prothèse, implant cochléaire,...) une langue qui passe par les modalités audio-phonologiques des entendants, forcément déficientes chez le Sourds. Alors que de l'autre, l'éducation de l'enfant sourd se fait dans une langue qui passe par des modalités visuo-gestuelles dans lesquelles il excelle : la Langue des Signes; le suédois étant enseigné comme seconde langue.
Les suédois sont peut-être moins fous qu'ils en ont l'air. Alors qu'ici, il arrive encore que des professionnels laissent entendre aux parents que " si l'enfant signe, il risque de ne plus faire l'effort de parler ", le modèle éducatif suédois, autorise l'enfant à s'exprimer dans la seule langue qui lui permet d'allier parole et plaisir, la seule langue avec laquelle il puisse jouer, la seule langue qui lui permet de mettre pleinement son imaginaire à la portée du réel. Le grand poète Pablo Neruda, s'interrogeant sur sa condition de poète, écrivait : " Peut-être n'ai-je pas vécu en mon propre corps; peut-être ai-je vécu la vie des autres. " L'originalité du système suédois, c'est peut-être simplement de laisser l'enfant sourd vivre dans son propre corps. C'est peut-être, au lieu de le traiter comme un entendant qui n'entend pas, de lui donner la liberté de vivre sa vie de Sourd.